A propos du Mur
Pendant toute la période où des hommes se sont acharnés à en séparer d'autres par le biais d'une construction hideuse dans son aspect et dans sa conception, j'ai imaginé quelle douleur cela pouvait être pour des gens, eussent-ils perdu une guerre, que de laisser famille, amis, souvenirs à un endroit à la fois si proche et si inaccessible. L'Allemagne de l'Est et ce qui en filtrait me paraissaient un endroit curieux, un peu comme la lune. L'Est et ses nageuses surdimensionnées, ses patineuses qu'on n'interviewait pas, ses résultats sportifs dans tous les domaines : que faire dans un pays comme ça, sinon se défoncer pour que la vie ait l'air moins morose ? Du genre "vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance…"
J'en avais des nouvelles régulièrement par le biais de quelqu'un que j'aimais beaucoup, le premier mari de ma sœur, qui se rendait fréquemment à Dresden, fief mondial des opticiens photo. Il me décrivait un endroit triste, où il semblait que la guerre s'était arrêtée la veille : gravats et herbes folles. Berlin coupé en 4 suscitait ma curiosité : ma mère y avait vécu avant guerre, me décrivant une ville si propre et si gaie où elle disait avoir passé les meilleures années de sa jeunesse.Deux ou trois jours après la chute du Mur, événement politique je considère comme le plus important de la fin du 20ème siècle, je rencontre chez le boulanger mon amie Anne, Hambourgeoise installée depuis longtemps en France et je lui demande quel effet ça lui fait d'être réunifiée ? La formule l'avait fait beaucoup rire et elle m'avait répondu par une boutade. Dans la même semaine, j'en parle avec une autre amie dont la maman, remariée à un Allemand et vivant entre Cologne et Bonn, était totalement catastrophée : "Ils vont tout nous prendre !!" se lamentait-elle, au point que sa fille avait dû la calmer. Cette dame septuagénaire imaginait des hordes est-allemandes déferlant chez les particuliers de l'ouest pour leur piquer télés, voitures, robots ménagers, mobilier…Je tiens mon mari, Allemand originaire de la Ruhr, pour l'un des hommes les plus intelligents et les plus cultivés que je connaisse. Sa soif d'apprendre est infinie, il lit beaucoup, écoute, s'informe. Et parler avec lui est toujours très instructif. Lorsque nous nous sommes rencontrés il y a moins de 10 ans, je lui ai parlé de la chute du Mur en lui disant combien je considérais cet évènement comme important. Ma belle-fille, dont le grand-père allemand avait fui son pays, rejoint la Légion étrangère et combattu ses compatriotes, avait encore de la famille, un oncle et une tante, près de la frontière. Lorsque son oncle rendit visite un dimanche à sa mère qui habitait Leipzig, je ne sais plus quel évènement ferma le mur à ce type de visite, et il passa de longues années à quelques centaines de mètres de sa femme sans pouvoir la rejoindre. Et curieusement, mon mari ne semblait pas affecté par des drames ordinaires comme celui-ci. Il me disait même que les Allemands de l'Est n'étaient plus vraiment Allemands, etc. Ce manque de discernement chez un homme capable de réflexion et qui place la liberté au dessus de tout, m'a longtemps semblé bizarre mais le sujet était tabou à l'ouest, ce qui explique peut-être cet état d'esprit. C'était comme une disparition : on ne retrouve pas les gens alors on finit par imaginer qu'ils sont heureux là où ils sont, du moins on l'espère. Je pense que ce sont nos conversations qui ont amené mon mari à changer sa vision des choses, nos conversations et un voyage que nous avons fait, à l'Est. Un pèlerinage pour moi, Dresden d'abord, Berlin ensuite pour pouvoir raconter à ma mère la ville de sa jeunesse, 70 ans et une guerre après. L'ex-partie russe de Berlin ressemble à une ville de province et elle suscite toujours beaucoup de curiosité de la part des Allemands. J'ai adoré ce voyage et pour toutes sortes d'autres raisons, je suis heureuse que ce mur soit tombé, en même temps qu'un régime totalitaire qui fait froid dans le dos. Je salue, si elles passent ici, parce qu'elles ont toutes un lien avec l'Allemagne : Anne, Michèle, Mira, Chris, Virginia, Florence.
Une photo pour illustrer cette chute : le fameux Palais de la République, fort heureusement démoli depuis notre visite.
